Le bac, ce qui va changer

Le bac, ce qui va changer

Il aura fallu 9 mois au ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, pour réformer le bac, l’une de nos vieilles institutions françaises. Au-delà de l’examen lui-même, cette réforme bouscule l’organisation du lycée et l’accès à l’enseignement supérieur. Notre dossier vous propose un focus sur ce bac d’enseignement général et technologique nouvelle formule que passeront, en 2021, les élèves qui entreront en seconde en septembre 2018. Avec l’introduction du contrôle continu, l’examen prendra davantage en compte le travail mené par les lycéens en première et terminale et leur permettra grâce au choix d’enseignements de spécialité de mieux définir leur profil d’études. Une réforme attendue par les parents comme le montre le sondage BVA réalisé lors du petit-déjeuner-débat sur le bac organisé par l’Apel en novembre dernier. L’Apel estime que cette réforme, qui rejoint un grand nombre de ses propositions, va dans le bon sens.

 

LES PARENTS PLÉBISCITENT UNE RÉFORME

Attachés au symbole du bac, les parents sont favorables à une réforme de cet examen qui, sans le remettre en cause, apporterait allègement et souplesse, et favoriserait une orientation plus individualisée. Voici les principaux enseignements d’un récent sondage Apel-BVA, mené en novembre 2017, avant l’annonce de la réforme.

LE BAC RESTE UN SYMBOLE SCOLAIRE FORT… Il marque rituellement la fin des études secondaires. C’est le seul moyen de contrôler les connaissances et les compétences acquises par les élèves tout au long du lycée. C’est enfin un outil pédagogique qui les prépare à passer d’autres examens. Des vertus auxquelles sont attachés les parents, même si plus de la moitié d’entre eux doutent de la capacité du bac à garantir une aptitude à mener avec succès des études supérieures. Celui- ci est donc perçu comme un examen qui ferme une parenthèse scolaire, mais qui ne s’inscrit pas forcément dans une continuité d’études.

… QUI NE PRÉPARE PAS TOUJOURS À UNE ORIENTATION RÉUSSIE. Quels sont les critères majoritaire- ment retenus pour le choix des filières du bac aujourd’hui ? Pour une majorité de parents, ce sont les résultats scolaires qui sont déterminants, qu’il s’agisse d’une orientation choisie ou proposée. Les goûts, les souhaits ou les projets professionnels des élèves sont assez peu pris en compte. Plus significatif encore, les élèves choisissent également leurs filières en fonction de l’image des bacs, des matières où ils sont les meil- leurs et des débouchés professionnels qu’ils pro- mettent. Pour les parents, le bac actuel est donc dominé par une logique d’efficacité, mais ne leur paraît plus très adapté.

OUI À UNE RÉFORME DU BAC. Les parents ne sont pas du tout favorables à la suppression du bac ni convaincus par la suppression des filières. Toutefois, une grande majorité d’entre eux plébiscitent une approche mixte : d’une part, l’allègement de l’examen au profit d’un contrôle continu pour certaines épreuves et, d’autre part, l’existence d’un bac modulaire, où chaque élève pourrait choisir ses enseignements de spécialité en fonction des études qu’il souhaite faire après. Ces souhaits permettraient de dépasser deux réalités actuelles de cet examen : un mode de fonctionnement rigide qui laisse peu de place aux dimensions personnelles de l’élève et une lourdeur due à l’existence d’un grand nombre de matières à passer en fin d’année.

SYLVIE BOCQUET

 

QUELS ENJEUX POUR LE NOUVEAU BAC ?

Jean-Michel Blanquer a suivi en partie les propositions de la commission Mathiot chargée de plancher sur le nouveau bac. Exit donc les séries en filière générale, elles sont maintenues en filière technologique, et place au contrôle continu et au cursus modulaire. 

LA FIN DES SÉRIES

En lieu et place des séries S, ES ou L en lycée général, les élèves suivront un tronc commun de sept disciplines correspondant à 16 h de cours par semaine en première, puis 15 h 30 en terminale. À ce tronc commun s’ajouteront des disciplines de spécialité que les lycéens devront choisir parmi une liste de onze disciplines : trois en première, puis deux en terminale, soit 12 h d’enseignements par semaine. 1 h 30 hebdomadaire sera également consacrée à l’orientation et 3 h à un enseignement facultatif. Parmi les nouveautés, par exemple, maths expertes, maths complémentaires ou droit et grands enjeux du monde contemporain. Dans cette architecture où l’élève aura a priori la possibilité de choisir plus librement ses cours, l’objectif est de permettre à chacun de préparer un bac adapté à son profil, gage escompté d’une meilleure réussite. « En supprimant les séries, l’idée est aussi de casser la hiérarchie qui existe entre elles, analyse Bruno Magliulo, inspecteur d’académie honoraire. Reste que dans les combinaisons de spécialités que propose ce nouveau bac, on voit bien le risque potentiel de recréer ces séries. Il suffit de choisir maths et physique-chimie en spécialités et maths complémentaires en option pour établir à nouveau une filière S. On joue sur les mots, mais dans les faits, il ne sera pas simple de couper la gorge au primat des maths. »

COMMENT LE BAC S’OBTIENDRA-T-IL ?

Depuis longtemps, le calendrier des épreuves du bac, concentré sur le mois de juin, focalise une grande partie des critiques contre le diplôme. Pour alléger cette organisation, son coût et le bachotage qu’elle induit, le nouveau bac s’obtiendra pour partie en contrôle continu (40% de la note globale) et par des épreuves terminales, nationales et sanctionnées par un jury extérieur telles qu’elles existent aujourd’hui, mais réduites à quatre seulement (60 % de la note finale). Restait à savoir comment évaluer ce contrôle continu, toujours sujet à controverses sur la part d’arbitraire qu’il peut comporter, alors que le bac est un diplôme national où l’anonymat garantit l’égal traitement des candidats. Le contrôle continu comprendra donc des épreuves écrites portant sur des sujets nationaux, ren- dus sur des copies anonymes et corrigées par d’autres enseignants que ceux de l’élève. Une sorte de bac blanc finalement qui ressemble à du contrôle continu. Ces épreuves compteront pour 30 % du total du bac, le bul- letin scolaire, lui, pour 10 %.

GRAND ORAL : LES ENJEUX DE CETTE ÉPREUVE

L’AVIS DE BERTRAND PERIER, AVOCAT À LA COUR DE CASSATION ET FORMATEUR À L’ART DE LA RÉTHORIQUE.

C’est la grande nouveauté du bac version Jean-Michel Blanquer. À partir de juin 2021, parmi les quatre épreuves finales, les lycéens devront passer un grand oral. Il consistera, pendant 20 minutes, à présenter un projet en lien avec une ou deux disciplines de spécialité et se terminera par un échange autour de ce projet avec le jury. L’objectif est de favoriser l’aisance à l’oral.

C’est enfin la fin d’une grande injustice, se réjouit maître Bertrand Perier, avocat à la Cour de Cassation et formateur à l’art de la rhétorique dans le cadre d’Eloquentia, un programme de formation et de concours à la prise de parole en public.  » Avec cette mesure, on reconnaît enfin l’importance des compétences orales qui sont depuis bien longtemps centrales dans l’enseignement supérieur et dans le monde du travail. Sur le principe, c’est donc une bonne réforme à condition cependant, qu’elle soit accompagnée d’un enseignement sur les tech- niques d’argumentation, sur la gestuelle et sur la voix, sur tout ce qui fait l’art oratoire. Sinon, on ne fera que creuser les inégalités entre élèves car on sait que la façon de s’exprimer est un marqueur social très fort. Et pour que cette épreuve soit réellement formatrice, il ne faut pas qu’elle se résume à une récitation de cours, mais qu’elle permette une vraie éducation à l’argumentation et à l’élaboration de sa propre pensée. « 

Y AURA-T-IL UN VRAI LIEN ENTRE ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET LYCÉE ?

Aujourd’hui, les inscriptions dans l’enseignement supérieur se décident avant l’obtention du bac. Les notes obtenues ne conditionnent donc pas la suite des études. Dans la nouvelle mouture du bac, la majorité des résultats seront, au contraire, comptabilisés avant le mois de juin et pourront donc être transmis aux établissements d’enseignement supérieur et pris en compte dans l’étude des dossiers de candidature. Pour ça, deux épreuves terminales correspondant aux deux disciplines de spécialité auront lieu au retour des vacances de printemps. Seules deux épreuves seront passées en juin : l’écrit de philosophie et un grand oral (voir encadré). Autre élément qui lie davantage le lycée à l’enseignement supérieur :  » les disciplines de spécialité proposées correspondent en partie aux filières universitaires « , note Bruno Magliulo. Parmi elles, on voit ainsi apparaître la spécialité « sciences de l’ingénieur » ou encore « histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques ». Mais chaque lycée ne pourra pas proposer les onze spécialités prévues dans le nouveau bac.  » En zone rurale ou dans les petits établissements, l’offre sera évidemment moins large « , pointe déjà Bruno Magliulo. Avec le risque, à la clé, de créer des inégalités entre lycées sur le territoire.

LA VOIE TECHNOLOGIQUE EN PREMIÈRE ET TERMINALE

Dans la filière technologique toutes séries actuelles sont maintenues. Ces séries bénéficient d’enseignements communs : français, philosophie, histoire-géo- graphie, enseignement moral et civique, langues vi- vantes 1 et 2, et éducation physique et sportive. L’élève complète ce tronc commun, en fonction de sa série, par des enseignements de spécialités. L’élève aura entre 26 et 30 heures d’enseignements par semaine en première et entre 27 et 32 en terminale. Une aide à l’orientation sera également prévue dans l’emploi du temps. Avec la réforme, les bacs technologiques ont la même structure d’examen que celle du bac général. Seules, les épreuves de spécialités seront différentes.

DES ENSEIGNEMENTS ADAPTÉS AU MONDE DU TRAVAIL ?

Avec la réforme du bac, quelques nouveaux enseignements apparaissent. Ainsi, le tronc commun comptera deux heures de cours consacrée aux “humanités scientifiques et numériques”. Parmi les spécialités apparaît aussi la discipline “numérique et sciences informatiques”. Pour François Taddéï, directeur du Centre de recherches interdisciplinaires (CRI), il y a urgence aujourd’hui à revoir le contenu des enseignements proposés au lycée. « Le développement de l’intelligence artificielle est tel que si l’école continue à n’évaluer que la capacité à calculer et à mémoriser, il sera bientôt facile d’être remplacés par des machines. Récemment, un robot a réussi le concours d’entrée à l’Université de Tokyo. C’est dire. Si on ne veut pas être concurrencé, il faut donc que l’école développe la créativité, la coopération, l’esprit critique, autrement dit des compétences spécifiquement humaines. C’est à cette condition qu’elle accompagnera les transformations liées au développement de l’intelligence artificielle et permettra à ses élèves de répondre à un marché du travail en pleine évolution. Aujourd’hui, personne ne sait quels seront les métiers demandés dans dix ou quinze ans. »

 

LISE DAVID

CHEZ NOS VOISINS, UN EXAMEN QUI GAGNE DU TERRAIN

Comment se négocient la fin du lycée et l’entrée dans le supérieur dans les autres pays de l’OCDE ? Moins solennels qu’en France, les exa- mens nationaux – l’équivalent de notre bac – n’en demeurent pas moins des valeurs sûres.

INSTITUTION NAPOLÉONIENNE de deux cents ans d’âge, le bac revêt en France une symbolique forte. Qu’en est-il ailleurs ? « Cet examen est moins chargé d’histoire dans d’autres pays, ce qui a permis de le réformer plus facilement », estime Éric Charbonnier, analyste à la direction de l’Éducation et des compétences de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

Dans certains pays, comme l’Italie et la Suisse, le mot “maturité” désigne ce sésame qui, en France comme ailleurs, tient aussi du rite de passage à l’âge adulte. Ses finalités peuvent varier d’un pays à l’autre. L’organisation du bac diffère mais le dispositif est en général plus léger (et moins coûteux) que chez nous. « Il n’y a qu’en France que l’on ferme le lycée un mois et que l’on passe jusqu’à une dizaine d’épreuves. La plupart des pays se limitent à 3, 4 ou 5 matières et introduisent une part de contrôle continu », précise Éric Charbonnier. Certains ont recours à l’interdisciplinarité, qui permet de relier les connaissances… et de faire des économies en organisant moins d’épreuves. « L’Estonie, la Finlande et le Canada ont introduit de grands thèmes transversaux dans leurs programmes », illustre l’analyste.

FINLANDE : SOUPLESSE, SÉLECTION ET LENTEUR

Né en 1852, l’examen national qui clôt le lycée général (lukio) répond au doux nom de “ylioppilastutkinto” et comprend au minimum quatre épreuves. Le secondaire finlandais ne s’organise pas en filières. C’est un système à la carte avec des modules obligatoires et facultatifs. Les conseillers d’orientation, qui aident les élèves à les choisir avec discernement, jouent un rôle majeur. Le dispositif repose aussi sur la sélection : les notes du ylioppilastutkinto influent sur l’admission dans telle ou telle filière du supérieur, laquelle peut aussi imposer des tests. Conséquence : beaucoup de Finlandais réussissent leur parcours dans le supérieur, mais ils tardent à y entrer. Recalés aux tests, certains attendent des années avant de retenter leur chance. En 2014, la mise en place d’un système d’admission centralisé (un genre de Parcoursup) visait à accélérer le processus. Dans un récent rapport, l’OCDE préconisait aussi de fonder les admissions sur les résultats du bac finlandais et de supprimer les autres tests.

ESSOR DU BACCALAURÉAT INTERNATIONAL

Un consensus semble néanmoins se dessiner. Dans une publication sortie en 2016, Les grands débats du baccalauréat : éclairage du Cnesco, le Conseil national d’évaluation du système scolaire montrait que le nombre de pays de l’OCDE qui organisent un examen national pour clore le secondaire avait doublé en vingt ans. Une façon d’améliorer la qualité de la formation grâce à une évaluation fiable et reconnue. Derniers pays à avoir sauté le pas : la Belgique francophone, l’Autriche et la Norvège.

Par ailleurs, si aucun pays n’impose autant d’épreuves que la France, la tentation encyclopédiste titille cer- tains. En témoigne le succès, modeste mais grandissant, du baccalauréat international, qui comporte six matières et un tronc commun. Cette évolution, à l’heure où la France songe à réduire la voilure de son “bachot”, atteste d’une harmonisation au niveau mondial. Pour arriver à l’examen parfait ?

ANGLETERRE : DU SUR-MESURE POUR LE SUPÉRIEUR

Outre-Manche, les universités dictent quasiment la fin du secondaire. Il n’existe pas de filières. Durant les deux dernières années de lycée, l’élève étudie trois à cinq matières, qu’il présentera lors des A-levels, l’équivalent de notre bac. Il les choisit selon ses goûts ou son projet d’études supérieures. Chaque université précise en effet les disciplines et les notes nécessaires pour intégrer telle ou telle voie. Avantage : les jeunes savent ce qu’on attend d’eux. Inconvénient : l’examen prend le pas sur la formation. Du coup, une réforme lancée en 2012, et en cours d’instauration, s’efforce de rectifier le tir. Fini, les épreuves semestrielles. Désormais, seules comptent celles de la dernière année. Par ailleurs, un nombre réduit, mais en hausse, d’établissements propose le baccalauréat international, qui com- porte plus de matières. L’Angleterre s’interrogerait-elle sur son modèle ?

ITALIE : PAS DE LIEN ENTRE LE LYCÉE ET LE SUPÉRIEUR

L’épreuve orale de la maturità (le bac italien), baptisée colloquio, présente l’avantage de faire travailler l’éloquence et d’être interdisciplinaire. « L’examen mise aussi sur le contrôle continu et comprend trois épreuves écrites. Il est assez équilibré. En revanche, l’orientation post-bac pose problème », estime Éric Charbonnier, à l’OCDE. « Le lycée italien n’a pas pour priorité d’aider les élèves à choisir leurs études supérieures, commente Luisa Lombardi, docteur en sciences de l’éducation, Université Paris-Descartes. Ainsi, par exemple, l’organisation de la voie générale en six cursus similaires ayant un nombre conséquent de matières en commun permet aux lycéens de remettre à plus tard leur choix de spécialisation. » Une fois à l’université, les étudiants mettent du temps à obtenir leur diplôme et sont nombreux à échouer. Pour rendre la fac plus attractive, le gouvernement italien réfléchit à créer des diplômes de niveau bac + 2, comme il en existe en France.